Polémique OGM : Des Nobel contre Greenpeace

Des Nobel contre Greenpeace : la dernière polémique OGM décryptée

François Allard-Huver, Celsa Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Quelle mouche a bien pu piquer une centaine de prix Nobel pour qu’ils s’en prennent si violemment à Greenpeace ?

Dans une lettre publiée début juillet sur le site « Support GMOs and Golden Rice », les prestigieux signataires accusent en effet l’ONG de contribuer à la mortalité indirecte de centaines de milliers d’individus dans le monde en s’opposant aux cultures OGM, et tout particulièrement au « riz doré », cette céréale OGM enrichi en vitamine A :

« Nous appelons Greenpeace à cesser sa campagne contre le riz doré […]. Combien de pauvres gens dans le monde doivent mourir avant que nous considérions cela comme un “crime contre l’humanité” ? »

Un engagement surprenant

Pour les signataires de la lettre, aucun élément scientifique ni aucune étude solide ne pourrait corroborer l’hypothèse de la dangerosité des OGM pour la santé humaine ou l’environnement.

Si certains acteurs médiatiques se sont contentés de reprendre sans nuance le communiqué, d’autres ont mené l’enquête pour essayer de comprendre les raisons de cette prise de position pour le moins surprenante des prix Nobel, mais également pour expliciter les tenants et les aboutissants de cette stratégie de dénonciation.

Il est vrai qu’on s’attendrait plutôt à voir la communauté des Nobel saluer l’action de Greenpeace en faveur de l’environnement, de la biodiversité, voire de la défense des lanceurs d’alertes issus, entre autres, de la communauté scientifique.

Quels sont les mécanismes déployés pour arriver à convaincre plus d’une centaine d’éminents spécialistes de s’engager dans cette campagne contre l’ONG ?

Derrière cette mobilisation, apparaît en outre une stratégie très nette de promotion des OGM et des nouvelles techniques de « biotechnologies végétales », notamment les fameux « ciseaux à ADN » CRISPR-Cas9.

Quels sont les acteurs à la manœuvre ? Quels objectifs poursuivent-ils dans cette promotion du « riz doré » ?

Argument d’autorité…

De prime abord, on peut être surpris par le nombre important de signataires de cette lettre, et tout autant par les disciplines de ces chercheurs.

Si l’on retrouve une grande majorité de récipiendaires en chimie ou en médecine, qui pourraient légitimement attester de l’innocuité des OGM, il est plus surprenant de voir des prix Nobel de physique, d’économie ou encore de paix et de littérature parmi les signataires.

Il s’agit là d’une stratégie bien classique d’argument d’autorité : peu importe que le signataire d’une pétition soit spécialiste de la discipline ou du sujet, seul compte son « aura ».

Ici, le nombre de prix Nobel signataires confère cette aura et joue comme argument d’autorité, quand bien même il est peu probable qu’un chercheur en physique soit spécialiste de questions de biodiversité ou de génétique des plantes.

…et argument moral

La subtilité de la lettre réside dans le fait qu’un certain nombre d’arguments présentés n’appuient pas les enjeux scientifiques sanitaires ou environnementaux, mais bien une question d’ordre moral.

Le point fort de la rhétorique déployée par les auteurs consiste à désigner positivement les OGM comme des techniques « d’agriculture de précision », à même de sauver des centaines de milliers de personnes souffrant de carences en vitamine A.

Ce faisant, Greenpeace passe pour une ONG à la fois rétrograde et néo-luddiste, opposée aux progrès techniques et scientifiques par dogmatisme ; l’ONG est présentée comme moralement irresponsable, voire indirectement responsable de la mort de ceux qui n’ont actuellement pas accès à une alimentation suffisamment riche en vitamine A.

Plus encore, la phrase-choc qui conclut la lettre : « Combien de pauvres dans le monde devront mourir avant que nous considérions cela comme un “crime contre l’humanité” ? » est une formule, un raccourci idéologique, qui circule activement sur les réseaux pro-OGM – comme le montre un récent article de Gérard Ayache dans Up Magazine – activement promue par l’ancien cofondateur de Greenpeace, Patrick Moore, désormais lobbyste pro-OGM et signataire de la pétition dans sa version « publique ».

Comme le souligne Gérard Ayache, c’est cette même formule qu’on lisait déjà dans la campagne organisée par le sulfureux lobbyiste en faveur du riz doré.

Un exercice de communication masquée

Si les mécanismes de cette lettre semblent clairement destinés à condamner l’action de l’ONG en jouant sur les arguments d’autorité et moraux, on peut tout autant analyser les différentes stratégies de communication et d’influence qui se déploient ici.

En faisant passer Greenpeace pour la méchante ONG qui cherche à affamer les pauvres en les privant de précieux OGM, les promoteurs de la lettre et de la pétition qui l’accompagnent semblent déployer des ressorts classiques de la communication d’influence, voire de communication « masquée », qui procède bien souvent par « la dissimulation des émetteurs ainsi que la transformation des messages ».

L’accusation directe et la dénomination positive des OGM comme « agriculture de précision » trahissent une volonté de renverser la perspective où Goliath se retrouve dans la position de la victime et David dans la posture de l’agresseur.

On peine cependant à croire que les différents acteurs intéressés à la production d’OGM et à leur mise sur le marché soient en position de victime face à l’ONG. D’autre part, si le site qui héberge la lettre cherche manifestement à susciter un soutien populaire en demandant aux internautes de signer à leur tour une pétition, l’engouement du public reste pour l’heure limité avec moins de 5 000 signatures.

Un des points les plus troubles de cette campagne réside cependant dans les enjeux flous défendus par la lettre. Sous prétexte de promouvoir le riz doré enrichi en vitamine A – dont l’efficacité est loin d’être prouvée, ce que rappelle par ailleurs Greenpeace dans sa réponse – le texte signé insiste à de nombreuses reprises sur la nécessité d’empêcher Greenpeace d’interdire l’accès aux « semences améliorées par les biotechnologies » et de permettre le développement de « l’alimentation améliorée par les biotechnologies en général ».

C’est bien là où le bât blesse : ce rappel incessant à permettre le développement des OGM en général semble réduire l’appel des Nobel à un cheval de Troie élaboré par des lobbyistes pour favoriser le marché des semences modifiés.

On distingue, en effet, quatre grande catégories de plantes OGM : les plantes résistantes à un herbicide dites « HT » (herbicide tolerant) ; les plantes produisant leur propre insecticide, dites « BT » – du nom de la bactérie Bacillus thuringiensis utilisée ; les plantes combinant des caractéristiques, par exemple « BT/HT » et, enfin, des plantes avec des caractéristiques leur permettant de mieux résister à la sécheresse ou d’être utilisées par l’industrie (biocarburant, amidon modifié, etc.).

Le riz doré appartient à cette dernière catégorie de semences modifiées, alors que l’écrasante majorité – près de 75 % si l’on compte les plantes BT/HT – des OGM commercialisés dans le monde sont des plantes HT, résistantes à un herbicide, et invitant les agriculteurs à utiliser des pesticides – souvent ceux commercialisés par le fabricant de semences… On est loin de la lutte contre les carences en vitamine A, mais bien dans la stratégie commerciale. Le riz doré peut ainsi être perçu comme la face positive et visible d’une stratégie de communication masquée qui vise à faire accepter globalement les OGM à travers le monde.

Cette lettre soulève ainsi de nombreuses interrogations sur les enjeux et l’intérêt de ce type de campagne de communication masquée qui fonctionne par l’invective et dont les arguments se limitent au soutien flou de prestigieux signataires.

The Conversation

François Allard-Huver, ​Chercheur associé en communication, Celsa Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Les e-citoyens auront-ils la peau du Roundup?

Les e-citoyens auront-ils la peau du Roundup ?

François Allard-Huver, Celsa Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

L’autorisation du glyphosate, la molécule active du Roundup, est arrivée à expiration ce jeudi 30 juin en Europe et la Commission européenne a finalement décidé de prolonger cette autorisation pour 18 mois. Depuis de nombreuses années, l’herbicide phare du groupe Monsanto déchaîne les passions et cristallise l’attention de l’opinion autour des pesticides et de leurs effets sur la santé. En mars 2015, la classification par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) du glyphosate comme « cancérogène probable » avait ravivé la polémique.

Cette décision s’est accompagnée d’une passe d’armes virulente entre les comités d’experts scientifiques du CIRC et ceux de l’Autorité européenne de sécurité alimentaire (EFSA), chargée d’évaluer les risques que posent les pesticides et qui, à de multiples reprises, a réaffirmé l’absence de dangerosité du glyphosate pour l’homme. Cette prise de position a néanmoins donné aux opposants du Roundup un argument scientifique supplémentaire pour réclamer son interdiction en Europe à un moment crucial du calendrier de renouvellement de l’autorisation de mise sur le marché de l’herbicide par la Commission européenne.

L’émergence du citoyen-activiste

Le dossier du glyphosate rencontre depuis longtemps une résistance importante des institutions en charge de l’évaluation des risques. Ces dernières se refusent en général à prendre en compte les critiques dont le glyphosate fait l’objet en s’appuyant bien souvent sur les études confidentielles des industriels ; les acteurs politiques tergiversent, eux, sur le retrait de ce produit largement défendu par les lobbies de l’industrie des pesticides, soucieux de défendre leurs intérêts économiques, mais également par un certain nombre d’acteurs du monde agricole, dont la FNSEA.

Si de nombreuses associations environnementales, comme Greenpeace, France Nature Environnement ou Générations futures, luttent depuis longtemps contre le Roundup, leurs campagnes n’ont jusqu’alors pas permis de peser durablement sur le débat. On note cependant l’émergence d’un nouvel acteur sur la scène qui parviendra peut-être à faire évoluer notablement le débat sur les pesticides en Europe.

La plateforme en ligne Avaaz a réuni plus d’un million de signatures en faveur de l’interdiction du glyphosate.

La plateforme en ligne Avaaz a ainsi porté devant le Parlement européen une pétition signée par plus de 1,4 million (et à ce jour plus de 2 millions). Loin d’être un simple phénomène isolé, cette action témoigne de la montée en puissance des grassroots, ces mouvements citoyens émergeant de la « base », par opposition à la société civile organisée et aux associations traditionnelles.

Ce qui caractérise ces nouveaux acteurs réside dans leur capacité à utiliser les moyens de pression que sont les réseaux sociaux et les pétitions en ligne, tout en les combinant avec des stratégies de communication de communication d’influence plus classiques. Loin d’être une simple campagne sur les réseaux sociaux, l’action engagée par la plateforme de pétitions en ligne emprunte, à la communication de combat et à la communication numérique, des tactiques qui la distinguent d’actions précédentes contre les pesticides. Ces dernières parviennent à construire une boucle de rétroaction positive où chaque action renforce la stratégie globale.

Des actions ciblées et coordonnées

En soumettant aux citoyens une pétition sur le glyphosate et en s’appuyant sur le rapport du CIRC, Avaaz utilise un argument d’autorité scientifique pour justifier une mobilisation citoyenne :

Nous vous demandons d’appliquer le principe de précaution et de suspendre immédiatement l’autorisation de ce produit que l’on retrouve dans des herbicides tels que le Roundup de Monsanto. Nous vous demandons également d’inclure les travaux du Centre international de recherche sur le cancer dans votre évaluation de la sécurité du glyphosate.

Cet argument fournit au site un motif valable pour s’emparer du sujet tout en justifiant une action rapide : la pétition est ainsi vue comme une réponse légitime à une interrogation légitime des citoyens. De plus, en cristallisant le débat autour du Roundup de Monsanto, la plateforme choisit un produit et une marque devenus au fil des ans de véritables « mythes », au sens de Roland Barthes, symbolisant les dérives de l’industrie chimique et agroalimentaire.

Le principal outil de la plateforme réside dans son système de recueil de signatures électroniques sous forme de pétitions. Ce dernier à l’avantage de permettre aux internautes de contribuer directement à l’action : ils peuvent « partager » leur engagement au travers des réseaux sociaux ou inviter leurs amis et leurs contacts par courriels ; ils peuvent également contribuer financièrement à la campagne par des dons. Avec un investissement minimum pour le site, la pétition circule ainsi d’internaute en internaute, chaque signataire transformant – indirectement – chacun de ses contacts en potentiel signataire. Il « recrute » pour le site tout en s’affichant comme un citoyen engagé.

Rapidement, la campagne d’Avaaz s’accompagne d’actions plus classiques comme des manifestations ou des campagnes chocs devant des lieux stratégiques, Commission européenne ou Parlement européen. Avec un nombre de personnes limité qui « représentent » potentiellement plus d’un million de signataires et quelques personnes en équipement de protection arborant des masques de « tête de mort », l’association peut espérer faire le « buzz » et alimenter les réseaux d’images chocs. Celles-ci renforcent alors positivement les actions de la plateforme, apparaissant dans les « timelines » des signataires et de leurs contacts.

L’intelligence de la plateforme consiste enfin à associer des acteurs plus classiques à ses actions pour en faire des relais et des cautions. Greenpeace, Pesticides Action Network ou bien encore Ségolène Royal sont ici remerciés comme de « fantastiques alliés et partenaires » de la campagne. Ces alliés, acteurs installés et reconnus dans l’espace public permettent alors à Avaaz de revendiquer une légitimité similaire sur le dossier des pesticides tout en ne s’aliénant pas ces acteurs qui pourraient préempter le sujet, voire nier la légitimité de la plateforme à s’en emparer sans expertise préalable.

Les zones d’ombre de la méthode Avaaz

La campagne d’Avaaz a semblé porter, en partie du moins, ses fruits dans la lutte contre le glyphosate : les récentes abstentions de la France et de l’Allemagne lors du renouvellement de l’autorisation de mise sur le marché en témoignent. Cependant, cette méthode suscite quelques interrogations sur le degré de mobilisation des citoyens autour de ce sujet.

Si une grande partie des opinions européenne et française se déclarent concernées par les risques liés aux pesticides, qui sont les citoyens signataires de la pétition, d’où viennent-ils et combien sont européens et pourraient donc à juste titre vouloir peser sur la décision de la Commission européenne ? Le site ne le dit pas.

Par ailleurs, le degré d’engagement de ces citoyens est souvent questionné par les détracteurs des pétitions en ligne et des nouvelles formes de mobilisation numérique, qui dénoncent une forme d’activisme passif et paresseux, appelé « slacktivisme » ; les photos montrant quelques dizaines de personnes devant la Commission européenne ne traduisent pas, en effet, un mouvement de masse.

Enfin, c’est la légitimité même d’Avaaz à s’emparer de ce sujet qui peut être questionnée. En lançant cette pétition sur un sujet brûlant, ne s’agit-il pas de « surfer » sur l’agenda médiatique pour recueillir « les dons généreux de plus de 86 000 Avaaziens venus du monde entier » ? La question de la transparence des plateformes de pétitions en ligne, ainsi que celle de l’utilisation et de l’accès de leurs données de campagnes et de signataires, constituera sans doute un questionnement légitime sur ces nouvelles formes de mobilisations.

The Conversation

François Allard-Huver, ​Chercheur associé, Celsa Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.