Glyphosate : la guerre du faux a bien eu lieu

Glyphosate : la guerre du faux a bien eu lieu

François Allard-Huver, Université de Lorraine

Renouvellera, renouvellera pas ? L’incertitude sur le renouvellement de licence du glyphosate au sein de l’Union européenne reste entière. Cela fait suite au second report, ce jeudi 9 novembre 2017, d’un vote organisé par Bruxelles à ce sujet.

Une prochaine réunion devrait avoir lieu rapidement, la licence de l’herbicide contesté de Monsanto expirant le 15 décembre prochain. La France s’oppose au renouvellement de 5 à 7 ans proposé pour ce produit, sans avoir pu cependant faire émerger une majorité en ce sens.

Si de nombreux experts scientifiques plaident depuis des années pour le retrait de cet herbicide classé cancérigène probable par le CIRC, les agences sanitaires (européenne, française et allemande) d’évaluation des risques ont à de nombreuses reprises réaffirmées que dans de bonnes conditions d’utilisation, la molécule contestée ne pose pas de risque sanitaire majeur ; selon ces mêmes agences, ce produit ne peut, par ailleurs, être considéré comme cancérigène. L’Anses reste plus circonspecte et milite depuis longtemps pour un travail d’évaluation plus poussé des effets du glyphosate.

Face à la levée de boucliers de l’opinion publique, avec notamment la remise d’une pétition d’Initiative citoyenne européenne cumulant à ce jour 1 320 517 signatures (Stop Glyphosate), la position de certains États membres est de plus en plus en faveur d’un retrait progressif de la molécule avant son interdiction définitive.

Dossier explosif

Bien avant ce vote technique, où se jouent des intérêts politiques, environnementaux, économiques et sociétaux importants, les stratégies de communications et de lobbying déployés par les acteurs issus de la société civile et de l’industrie, témoignent du caractère explosif de ce dossier.

Si l’analyse de la communication citoyenne a déjà fait l’objet d’une précédente analyse, c’est bien l’action des acteurs industriels qui nous intéresse ici.

En effet, depuis la publication de l’étude du CIRC, les entreprises productrices de glyphosate regroupées dans une Glyphosate Task Force – dont l’objectif affirmé est de « [conjuguer] leurs ressources et leurs efforts afin de renouveler l’enregistrement européen du glyphosate » – n’ont cessé de contester voire de décrédibiliser les travaux du comité de l’OMS.

Au premier rang de ce travail de sape, on trouve la firme américaine Monsanto : son produit phare, le Roundup, est au cœur des débats et serait directement impacté en cas de non-renouvellement de l’autorisation du glyphosate.

Stratégies

Au-delà d’une stratégie de communication de crise et sur des sujets sensibles, l’entreprise a déployé un ensemble de techniques d’influence et de lobbying qui rappellent bien souvent davantage les romans de John Le Carré qu’un travail légitime de défense des intérêts d’un produit commercial.

Parmi les soupçons et les dénonciations dont la firme a fait l’objet ces dernières années, l’élément le plus intéressant de la controverse est apparu avec la révélation explosive à l’été 2017 de plus d’une centaine de documents (emails, notes, rapports) de la firme : les fameux « Monsanto Papers ».

Tout débute en Californie, où près de 265 procédures judiciaires opposent Monsanto à des agriculteurs atteints de cancers. En mars 2017, dans le cadre de l’une de ces procédures, le cabinet d’avocats Baum Hedlund Aristei & Goldman obtient d’un juge que les documents remis par la firme soient rendus public.

Le 11 octobre 2017, la journaliste Carey Gillam témoigne au Parlement européen au sujet des « Monsanto Papers ».

Face à l’absence de réponse de Monsanto dans le délai légal imparti, le cabinet met alors à disposition les documents sur son site, en effectuant au préalable un travail d’analyse et de classement qu’il faut saluer. La plupart des documents concernent ainsi les enjeux et débats scientifiques autour des molécules commercialisées par le groupe, les relations de l’entreprise avec les agences de régulations et les gouvernements, sans oublier les tentatives de ghostwriting (qui consiste à financer des études scientifiques pour orienter l’opinion) et l’influence sur les revues savantes.

La société américaine a contesté la publication de ses mails confidentiels mais, une fois divulgués sur Internet, il est peu probable qu’une quelconque action en justice puisse les empêcher de circuler.

La journaliste indépendante Stéphane Horel et le journaliste du Monde Stéphane Foucart ont produit un travail d’analyse très fouillé des « Monsanto Papers » dans deux livraisons au quotidien Le Monde.

Ils nous renseignent sur les nombreuses stratégies déployées par Monsanto pour faire taire toute opposition, en ayant recours aux méthodes de l’industrie du tabac ou à celles des « marchands de doute ».

La journaliste Stéphane Horel sur la stratégie du « ghostwriting » (Brut, 2017).

Retour sur l’affaire Séralini

Ces stratégies, mises au jour avec les « Monsanto Papers », s’illustrent dans plusieurs cas emblématiques. L’affaire Séralini en fait partie.

Lorsque Gilles-Éric Séralini publie en 2012 son étude sur la toxicité d’un maïs OGM (le NK604) et de son pesticide associé, le Roundup, dans la revue Food and Chemical Toxicology, nombre d’acteurs de l’évaluation des risques et des professionnels de l’industrie sont surpris des résultats publiés par le chercheur ainsi que par l’ampleur de l’attention médiatique et de l’opinion.

Il est vrai que la publication de l’article scientifique s’accompagne simultanément de la sortie d’un dossier dans le Nouvel Obs, d’un film réalisé sur l’étude et d’un livre écrit par Gilles-Éric Séralini lui-même.

Très vite, la publication de ces documents et de l’étude déclenche une double controverse. Controverse scientifique sur les résultats et la méthodologie de l’étude. Controverse médiatique sur les choix faits par les auteurs de l’étude en matière de communication et de diffusion des résultats (embargo, exclusivité, etc.).

Ce qui a commencé par la publication d’une étude de toxicité devient vite l’« Affaire Séralini ». Et celle-ci rebondit en 2013 avec le retrait de l’article par la revue Food and Chemical Toxicology, officiellement parce que l’étude présentait de nombreuses « erreurs » statistiques et méthodologiques.

« Science poubelle »

Premier élément de la stratégie de Monsanto : inciter les chercheurs à envoyer des lettres à l’éditeur de la revue, Wallace Hayes – par ailleurs en situation de conflit d’intérêt car consultant pour Monsanto à l’époque de la publication – afin d’accroître la pression sur la revue pour retirer ce qui est considéré comme de la « science poubelle » (junk science).

L’entreprise, par l’entremise de certains scientifiques, n’hésitera pas non plus à encourager les pressions directes.

Bruce Chassy, professeur émérite de l’Université de l’Illinois (qui a notoirement collaboré pour Monsanto en échange de fonds pour son département) échange ainsi avec l’éditeur de la revue, le menaçant à demi-mot de porter atteinte à la crédibilité de cette dernière si l’étude n’est pas rejetée.

Nous et eux

Quelles conclusions tirer de ce cas ?

Premièrement – et contrairement à ce qui a été affirmé par Wallace Hayes, l’éditeur de Food and Chemical Toxicology à l’époque de la controverse –, la revue a bien subi des pressions et des demandes de retrait de la part de Monsanto.

Si de nombreux chercheurs indépendants et Séralini lui-même ont reconnu des faiblesses dans le travail publié, le retrait d’une publication demeure une mesure exceptionnelle. Et le déni de l’éditeur de l’implication de Monsanto dans ce processus n’a pu que renforcer le soupçon légitime de la société civile sur les pratiques et le jeu d’influence (voire les conflits d’intérêts) qui se trament au cœur d’une instance censée publier et représenter le progrès scientifique.

En deuxième lieu, ce retrait s’inscrit dans une stratégie plus simple que la seule volonté de faire cesser une polémique autour d’un article contesté : il y a là une véritable guerre qui s’engage entre la firme de Saint-Louis et tous ceux qui pourraient lui nuire.

Ainsi, la qualification des textes publiés par les chercheurs opposés aux produits de Monsanto, à commencer par Séralini, relève toujours d’un registre péjoratif très net : il s’agit de « science poubelle », de publications « d’antis » voire de « publications d’activistes » ; ce qui revient à ôter à ces travaux une véritable valeur scientifique.

Enfin, les qualificatifs d’« activistes », d’« antis » employés à de nombreuses reprises, traduisent le caractère agonistique, voire idéologique des actions engagées par Monsanto. Si Séralini a, en publiant un ouvrage mettant en récit son expérience et l’étude, brouillé la ligne entre travail scientifique et posture citoyenne, la réponse de Monsanto est clairement ancrée dans une logique guerrière.

On retrouve ainsi dans les « Monsanto Papers » la mention fréquente par la firme du terme « munitions » pour désigner les lettres envoyées pour discréditer les travaux de Séralini. Les employés de la firme sont pour leur part concentrés sur l’idée de devoir renforcer un réseau « d’experts et de pairs » qui leur permettraient de « consolider des stratégies pour répondre aux publications des activistes » ou bien de « tirer parti de ceux-ci pour exécuter les stratégies de Monsanto ».

Comme le souligne le chercheur Teun Van Dijk, cette caractérisation est le signe d’un affrontement entre communautés idéologiques : « Cela explique également pourquoi de nombreuses structures mentales des idéologies et des pratiques idéologiques sont polarisées sur la base d’une différenciation entre ce qui fait partie du groupe et ce qui en est exclu, c’est-à-dire, typiquement entre Nous et Eux, comme le montrent également les discours idéologiques. »

The ConversationAu-delà des enseignements que nous pouvons tirer d’un point de vue scientifique, idéologique, politique et communicationnel, ces documents donnent une vision unique de la stratégie clairement agonistique de Monsanto. À l’heure des « fausses informations » et des « faits alternatifs », il s’agit de comprendre, pour reprendre les mots d’Umberto Eco, cette « guerre du faux » qui se construit et se déploie… De comprendre des « discours qui masquent d’autres discours […] et qui masquent leur propre inconsistance, leur propre contradiction ou leur propre impossibilité ».

François Allard-Huver, Maître de Conférences, Université de Lorraine

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.